Avec une croissance économique de 4,2 % en 2025, après 6,3 % en 2024, la Mauritanie poursuit sa transformation dans un contexte marqué par le démarrage de la production gazière et la nécessité de diversifier davantage son économie. Dans un pays où les industries extractives représentent encore plus de 70 % des exportations et environ un cinquième du PIB, l’entrepreneuriat apparaît comme l’un des leviers permettant de faire émerger de nouvelles sources de richesse, de créer des emplois et de mieux répartir les fruits de la croissance. Agriculture, élevage, pêche, numérique, services, économie verte : les opportunités sont nombreuses, mais leur concrétisation dépendra de la capacité à lever les obstacles au financement, aux compétences, à l’accès aux marchés et à la formalisation.
Une économie à la recherche d’un nouveau souffle
La Mauritanie dispose d’atouts considérables pour renforcer son tissu entrepreneurial. Ses ressources naturelles, sa façade atlantique, sa position géographique entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest, ainsi que les perspectives liées au gaz et aux énergies renouvelables constituent autant de possibilités pour l’investissement privé.
Mais les chiffres montrent également les limites du modèle économique traditionnel. Selon le Country Growth & Jobs Report 2025 de la Banque mondiale, les industries extractives représentent plus de 70 % des exportations et environ 20 % du PIB, alors qu’elles ne génèrent directement qu’environ 1,2 % de l’emploi total. Cette forte intensité capitalistique explique pourquoi la croissance tirée par les ressources naturelles ne suffit pas, à elle seule, à répondre aux besoins d’un marché du travail en expansion.
C’est précisément dans cet espace que l’entrepreneuriat peut jouer un rôle déterminant.
La création et la croissance de petites et moyennes entreprises peuvent permettre de développer des activités à plus forte intensité de main-d’œuvre, de rapprocher la production des consommateurs et de créer des chaînes de valeur autour des grands secteurs économiques.
La Banque mondiale souligne d’ailleurs que la diversification vers l’agriculture, les services, l’économie numérique, l’énergie et l’agro-industrie constitue un enjeu majeur pour soutenir une croissance plus inclusive.
La jeunesse, un potentiel économique à transformer
La question entrepreneuriale est étroitement liée à celle de l’emploi.
La Mauritanie comptait environ 5,24 millions d’habitants au début de 2025, selon les données de DataReportal, et sa population continue de progresser. Dans le même temps, le taux de chômage total était estimé à 10,3 % en 2025 selon les données de la Banque mondiale basées sur les estimations de l’OIT.
Derrière ces données se trouve un défi majeur : comment transformer la croissance démographique en dividende économique ?
L’entrepreneuriat constitue une des réponses possibles. Il permet à certains jeunes de passer du statut de demandeur d’emploi à celui de créateur d’activité, et potentiellement d’employeur.
Mais cette transformation suppose un environnement favorable. Une idée ne devient pas automatiquement une entreprise viable. Elle nécessite des compétences en gestion, une connaissance du marché, un accès au financement, des infrastructures adaptées et une capacité à trouver des clients.
Le défi consiste donc à faire de l’entrepreneuriat non pas une simple alternative au chômage, mais un véritable choix économique fondé sur des compétences, l’innovation et l’existence de marchés.
Un déficit de création d’entreprises formelles
Les données disponibles montrent cependant que la Mauritanie dispose encore d’une marge importante pour renforcer son tissu entrepreneurial formel.
Le Country Growth & Jobs Report 2025 relève que le pays crée moins d’une société à responsabilité limitée pour 1 000 adultes par an, un niveau qui traduit une faible densité de création d’entreprises formelles. Le rapport souligne également les difficultés rencontrées par les entreprises mauritaniennes pour passer de la création à la phase de croissance.
Autrement dit, le problème n’est pas seulement de créer davantage d’entreprises. Il est également de permettre à celles qui existent de grandir.
Une jeune entreprise qui reste pendant plusieurs années à une taille très réduite crée peu d’emplois et contribue de manière limitée à la transformation productive. À l’inverse, une entreprise capable d’investir, d’accéder à de nouveaux marchés et d’augmenter ses effectifs peut devenir un véritable moteur économique.
L’enjeu est donc double : encourager la naissance des entreprises et favoriser leur croissance.
Le financement, nerf de la guerre
Pour de nombreux entrepreneurs, l’accès au financement demeure l’un des principaux obstacles.
Une étude de la Banque mondiale consacrée au secteur privé mauritanien relevait déjà que seulement 14 % des entreprises déclaraient avoir obtenu un prêt, tandis que 12 % indiquaient avoir besoin d’un financement pour accroître leur production sans parvenir à y accéder.
Ces chiffres illustrent un problème structurel : les entreprises ont besoin de capitaux pour investir, mais les jeunes structures disposent souvent de peu de garanties, d’un historique financier limité et de capacités de gestion encore fragiles.
Le développement de mécanismes adaptés — fonds de garantie, crédit destiné aux PME, microfinance, capital d’amorçage ou autres instruments de financement — peut contribuer à réduire cette contrainte.
Mais le financement seul ne suffit pas. Il doit être accompagné d’un suivi permettant à l’entreprise d’améliorer sa gestion, sa comptabilité, son organisation et sa stratégie commerciale.
L’objectif n’est donc pas simplement de mettre davantage d’argent à la disposition des entrepreneurs, mais de créer les conditions permettant à cet argent de produire durablement de l’activité et des emplois.
L’entrepreneuriat féminin : un potentiel encore largement inexploité
La participation des femmes constitue également un enjeu majeur.
Selon la Banque mondiale, seulement 26 % des femmes en âge de travailler participent au marché du travail en Mauritanie et les femmes ne représentent qu’environ 11 % des entrepreneurs. Le même rapport considère cette faible représentation comme un potentiel inexploité pour la croissance et la création d’emplois.
Ces chiffres mettent en évidence un important réservoir de talents et d’initiatives économiques.
Faciliter l’accès des femmes au financement, à la formation, aux réseaux professionnels et aux marchés pourrait contribuer à élargir significativement la base entrepreneuriale du pays.
L’enjeu concerne également la formalisation des activités. Une partie importante de l’activité économique féminine s’exerce dans l’auto-emploi ou les entreprises familiales, ce qui limite souvent l’accès au crédit, aux marchés structurés et aux dispositifs d’accompagnement.
Agriculture, élevage et pêche : produire davantage de valeur
L’entrepreneuriat mauritanien ne doit pas être réduit aux startups technologiques.
Les secteurs traditionnels offrent des possibilités considérables de création de valeur.
Dans l’agriculture, l’enjeu porte notamment sur la transformation, le conditionnement, le stockage, la commercialisation et la distribution. Dans l’élevage, des opportunités existent autour de la transformation des produits, de l’alimentation animale, des services vétérinaires et de la commercialisation. Dans la pêche, elles concernent notamment la conservation, la transformation et la valorisation locale des produits.
La logique est simple : produire ne suffit pas ; il faut également transformer et commercialiser.
C’est dans ces étapes que se crée une part importante de la valeur ajoutée et que peuvent apparaître de nouvelles entreprises.
Cette orientation rejoint les recommandations de la Banque mondiale, qui identifie l’agriculture et l’agro-industrie parmi les secteurs susceptibles de contribuer davantage à la diversification et à la création d’emplois.
Le numérique, un accélérateur de nouvelles activités
Le numérique constitue un autre terrain d’opportunités. Selon les données disponibles pour 2025, la Mauritanie comptait 1,96 million d’utilisateurs d’Internet, soit un taux de pénétration de 37,4 %. Le pays comptait également 6,14 millions de connexions mobiles, soit l’équivalent de 117 % de la population, certaines personnes disposant de plusieurs connexions.
Ces chiffres montrent à la fois les progrès réalisés et la marge de développement qui subsiste.
Commerce électronique, services numériques, développement de logiciels, communication digitale, formation en ligne, solutions financières numériques ou prestations à distance peuvent créer de nouvelles opportunités pour les jeunes entrepreneurs.
Le numérique permet également à une petite entreprise de dépasser son marché local et de proposer des services à des clients situés dans d’autres villes ou à l’étranger.
Mais cette transformation suppose des investissements dans les compétences. Le développement de l’économie numérique ne pourra être durable que si les jeunes disposent des connaissances techniques et entrepreneuriales nécessaires.
L’économie verte, un nouveau marché
La transition énergétique ouvre également de nouveaux espaces pour l’initiative privée.
La Mauritanie possède un important potentiel solaire et éolien et se positionne sur le marché émergent de l’hydrogène vert. Les grands projets énergétiques peuvent entraîner la création d’activités périphériques dans la maintenance, l’ingénierie, les services techniques, la formation, la logistique ou encore l’efficacité énergétique.
L’objectif sera notamment de permettre aux entreprises nationales de bénéficier des nouvelles chaînes de valeur.
Cette question est d’autant plus importante que la Banque mondiale identifie l’énergie, l’agro-industrie et d’autres secteurs non extractifs comme des domaines susceptibles de soutenir la diversification économique et la création d’emplois.
Simplifier pour libérer l’initiative
Le développement de l’entrepreneuriat dépend aussi de l’environnement dans lequel évoluent les entreprises.
La création d’une société, l’accès au foncier, la fiscalité, le financement, la concurrence, les procédures administratives et l’accès aux marchés peuvent faciliter ou freiner l’initiative privée.
La Banque mondiale estime ainsi que l’amélioration du cadre réglementaire, l’accès au financement, le développement des compétences et l’adoption des technologies figurent parmi les conditions nécessaires à l’émergence d’un secteur privé plus dynamique en Mauritanie.
L’enjeu est donc de construire un environnement dans lequel l’entrepreneur peut non seulement créer son entreprise, mais également la faire grandir.
Vers un entrepreneuriat plus territorial
Le développement entrepreneurial doit enfin dépasser les frontières de Nouakchott.
Les régions disposent de ressources et de marchés susceptibles de favoriser l’émergence d’entreprises locales : agriculture dans la vallée du fleuve, élevage dans les zones pastorales, pêche sur le littoral, artisanat, tourisme, services de proximité ou transformation des produits locaux.
Une politique entrepreneuriale territoriale permettrait de rapprocher les opportunités économiques des populations et de favoriser la création d’emplois en dehors des grands centres urbains.
Cette approche contribuerait également à mieux répartir les effets de la croissance et à renforcer les économies locales.
Changer de culture économique
Le développement de l’entrepreneuriat suppose enfin un changement de culture.
L’école, l’université et la formation professionnelle peuvent jouer un rôle déterminant en développant chez les jeunes la créativité, l’autonomie, la capacité à résoudre des problèmes et la compréhension des mécanismes économiques.
Il ne s’agit pas de faire de chaque étudiant un entrepreneur. Il s’agit plutôt de lui donner les compétences nécessaires pour identifier une opportunité, évaluer un risque et, lorsque les conditions sont réunies, transformer une idée en activité.
Cette culture de l’initiative doit également accepter l’apprentissage par l’expérience. L’échec d’une entreprise ne doit pas nécessairement signifier la fin du parcours entrepreneurial.
Transformer la croissance en emplois
Les performances macroéconomiques récentes montrent que la Mauritanie dispose d’une capacité de croissance réelle. Après 5,2 % en 2024 selon l’actualisation économique publiée en 2025, la croissance a atteint 4,2 % en 2025, tandis que l’inflation est retombée à 1,5 % et que le taux de pauvreté a été estimé à 25,2 %, contre 27 % en 2024.
Le défi est désormais de transformer cette croissance en davantage d’emplois productifs et d’opportunités économiques.
C’est précisément là que l’entrepreneuriat prend toute sa dimension.
Une économie ne se diversifie pas uniquement à travers les grands projets. Elle se transforme aussi par l’émergence de milliers d’entreprises capables de répondre aux besoins du marché, d’innover, d’embaucher et de créer de la valeur.
De l’initiative à la richesse
L’entrepreneuriat ne constitue pas une réponse unique aux défis économiques de la Mauritanie. Mais il peut devenir l’un des instruments majeurs de sa transformation.
Les chiffres montrent à la fois l’ampleur du défi et le potentiel disponible : une économie encore fortement dépendante des industries extractives, une faible densité d’entreprises formelles, un accès au financement encore limité, une participation féminine au marché du travail de seulement 26 %, mais aussi une population de plus de cinq millions d’habitants, une jeunesse porteuse d’initiatives et près de deux millions d’utilisateurs d’Internet.
La prochaine étape ne consiste donc plus seulement à créer des entreprises, mais à faire émerger des entreprises capables de durer, de grandir et de créer des emplois. Car le véritable pari entrepreneurial de la Mauritanie sera gagné lorsque ses ressources naturelles ne seront plus les seules à produire de la richesse : lorsque les idées, les compétences et l’initiative de ses citoyens deviendront, elles aussi, des moteurs durables de prospérité.




Par Boubakrine Ould SIDI
